« On n’a pas besoin de fumer le cigare ni de jouer au golf pour faire carrière »

« Je ne suis pas le fruit de la discrimination positive. » En tant que femme en vue, Emmanuelle Quilès sait défendre les raisons de sa réussite : « Ma nomination au poste de Pdg du laboratoire Wyeth, je la dois à un parcours de développement pour futurs dirigeants qui existait dans cette entreprise américaine où j’occupais des fonctions marketing. » C’était en 1996. Un parcours destiné à rendre les hommes comme les femmes de cette entreprise plus visibles et à les accompagner dans leur évolution. « Quand on vous sollicite pour ce genre de programme, on ne refuse pas ! Sur les dix personnes sélectionnées pour cette session, j’étais la seule femme. Je me suis bien rendue compte qu’il allait se passer là quelque chose d’important », se souvient-elle. Le programme s’achevait notamment par une sorte de grand oral au cours duquel chacun était chargé de défendre un cas d’école devant un jury interne. « Dans mon jury, il n’y avait qu’une seule femme. C’était la présidente de l’entité espagnole. Je me souviens de son sourire et de ses hochements de tête lorsque je parlais. Cela m’a énormément soutenue », raconte Emmanuelle Quilès. Une solidarité féminine qui est la traduction d’une forme naturelle d’empathie caractéristique des femmes, estime l’ex-candidate. Ce jour-là, Emmanuelle Quilès avait une vraie crainte : « Je savais que, en tant que femme, je risquais d’être jugée pour d’autres critères que les critères objectifs du business case. Allais-je montrer du courage, du leadership, ou me laisser attendrir par des sentiments et de l’empathie ? » Pour l’exercice, on lui présente alors le cas, fictif, d’une personne qui pose des difficultés à la bonne marche de l’entreprise. « Cette personne, il faut la virer », plaide-t-elle alors. Sa démonstration a convaincu le jury : Emmanuelle a été retenue. Au cours de l’exercice, aucun des hommes candidats à ce programme de développement n’avait proposé une mesure aussi radicale… Dix ans plus tard, elle deviendra Pdg de Wyeth.

 

Égalité des chances à l’américaine

Lorsqu’elle regarde son parcours, qui l’a ensuite menée chez Pfizer puis chez Janssen, Emmanuelle Quilès refuse de dire qu’elle est un modèle. « Je me suis bien rendu compte que je franchissais certaines étapes plus vite que d’autres dans ma carrière, mais je n’ai jamais eu vraiment cette sensation de franchir un plafond de verre. Je n’ai pas eu non plus à déployer une énergie particulière. J’ai été embauchée car je me sentais à l’aise avec ces responsabilités. Dans les entreprises américaines, il existe des quotas et de vraies stratégies de diversité. On y trouve donc une réelle égalité des chances », analyse cette mère de trois grands enfants. Pour autant, la dirigeante ne s’interdit pas de prodiguer conseils et encouragements aux femmes dont elle croise la route. « Je veux leur donner de la force, du courage », dit-elle. Notamment celles qui sont sous sa responsabilité chez Janssen. Dans sa filiale française, ce laboratoire pharmaceutique compte 70 % de femmes parmi ses collaborateurs. Ce taux tombe à 60 % parmi les managers. « Preuve qu’on n’est pas au bout de l’histoire. Mon rôle est de faire grandir des femmes qui pourront évoluer, prendre des postes plus importants que le mien, se positionner à l’international. Pour cela, il faut tout d’abord qu’elles s’autorisent à prendre des postes liés au business tels que directeur des ventes qui leur permettront d’évoluer », confie la dirigeante.

Pour elle, les femmes ont des qualités qui sont indispensables à une entreprise : « Elles ont le sens de l’écoute et ont l’esprit d’équipe. Ce sont aussi de grandes organisatrices. Elles ne perdent pas de temps avec les relations politiques. » Autant d’atouts qui justifient à ses yeux d’atteindre les hautes sphères du monde professionnel. « Mon parcours prouve que l’on n’a pas besoin de fumer le cigare ni de jouer au golf pour faire carrière », sourit l’énergique quinquagénaire.