logo Info-Social RH
Se connecter
Newsletter

Chronique

Denis Monneuse : Du côté de la recherche

Chronique | publié le : 23.09.2014 | DENIS MONNEUSE

Image

Denis Monneuse : Du côté de la recherche

Crédit photo DENIS MONNEUSE

Vive les (saines) colères !

A la suite de la “vague de suicides” à France Télécom et du plan Darcos, que s’est-il passé ? De nombreux DRH se sont mis à exalter des valeurs telles que la bienveillance et la compassion. De plus, les char­tes de management se sont multipliées pour proscrire les incivilités et limiter les émotions négatives comme la colère ou la tristesse. La croyance collective voudrait en effet que les émotions positives aient des effets positifs sur le travail tandis que les émotions négatives auraient des effets négatifs sur celui-ci.

Dirk Lindebaum et Peter Jordan, deux chercheurs en gestion légèrement taquins, se sont demandés si cette croyance, séduisante du point de vue morale, était vérifiée dans les faits. Leur verdict, publié cet été dans la revue Human Relations, est le suivant : pas vraiment ! Pis, s’appuyant sur un grand nombre d’études scientifiques, ils affirment même au contraire qu’il est (parfois) bon de se sentir mal et mal de se sentir bien.

Nos deux chercheurs partent du constat – consensuel de nos jours – selon lequel le monde du travail se veut rationnel mais est en réalité rempli d’émotions. D’un côté, ils soulignent que les émotions positives n’ont pas que des vertus. L’empathie peut amener un salarié à sortir du cadre de son travail ; par exemple, les travailleurs sociaux dans ce cas abîment leur santé mentale et frôlent le burn-out. La compassion, elle, peut empêcher une personne de négocier correctement un accord, l’inciter à transgresser les règles du jeu, voire la conduire à des comportements irrationnels.

De l’autre côté, Dirk Lindebaum et Peter Jordan montrent que, dans 70 % des cas, les émotions négatives débouchent sur quelque chose de positif. La tristesse, quand elle est partagée par un groupe, tend notamment à renforcer les liens sociaux. La colère du leader, quant à elle, peut déboucher sur une amélioration de l’efficacité de l’équipe, surtout si elle donne lieu à une discussion critique et à un échange de points de vue. Sans le savoir, les auteurs donnent ainsi raison à… Ségolène Royal, qui affirmait, lors du débat face à Nicolas Sarkozy durant les élections présidentielles de 2007, qu’il existe de « saines colères »!

Il ne s’agit évidemment pas de conclure « vive la colère et haro sur la compassion ! », ni de jeter les chartes de management à la poubelle. Mais de se méfier des bons sentiments et de revisiter les émotions négatives. La colère, pour reprendre cet exemple, n’est pas systématiquement à proscrire. Car ses conséquences dépendent de nombreux facteurs (les circonstances, les personnes concernées, le type de colère, le moyen de l’exprimer, etc.). Par conséquent, plutôt que de parler d’émotions positives ou négatives, les auteurs conseillent de parler d’émotions utiles ou inutiles. Un comportement est rarement bon ou mauvais en soi, il est surtout approprié ou non à un contexte donné.

Bref, il est désormais prouvé scientifiquement que, au travail comme ailleurs, l’enfer est (souvent) pavé de bonnes intentions !

Auteur

  • DENIS MONNEUSE