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Politique sociale

Marseille, championne des conflits sociaux

Politique sociale | REPORTAGE | publié le : 01.04.1999 | Stéphane Béchaux

Dockers, postiers, mineurs : il y a toujours une corporation prête à bloquer Marseille. Luttes et revendications font partie de l'histoire de cette métropole d'immigration. Mais ce goût pour le rapport de force s'explique aussi par l'implantation syndicale, le poids du secteur public ou encore le clientélisme politique…

Comme baromètre social, on ne fait pas mieux. De son bureau qui domine le Vieux-Port, Claude Bertrand occupe une position stratégique sur la vie marseillaise. Fidèle collaborateur de Jean-Claude Gaudin depuis vingt ans, le directeur de cabinet du maire est toujours le premier informé des poussées de fièvre qui caractérisent Marseille. C'est là, devant la mairie, que convergent les rassemblements qui partent du port voisin ou redescendent de la Canebière. « Les grandes manifs qui intriguent Paris ne sont ici que l'écume des jours. Elles font partie de la vie quotidienne », s'amuse Claude Bertrand. Cette éminence grise en a vu des banderoles et reçu des délégations : des cheminots, des dockers, des postiers, des ouvriers de la réparation navale, des marins de la SNCM, des traminots de la Régie des transports marseillais, des chômeurs, des mineurs de Gardanne. C'est simple, le flot de revendications ne s'arrête jamais. Certains disent même que ça dure depuis 1947, depuis les grèves insurrectionnelles qui ont enflammé la France.

Les « gueules noires » s'en mêlent

Il faut bien reconnaître que Marseille est toujours à la pointe du combat social. C'est à Saint-Charles qu'ont commencé à débrayer, en novembre dernier, des conducteurs SNCF afin d'obtenir des effectifs supplémentaires.

Un mouvement qui a fait tâche d'huile en France. Toujours à la SNCF, décembre et janvier ont été marqués par des arrêts de travail des contrôleurs provençaux. Au cours de la même période, la compagnie maritime SNCM a connu cinq jours de conflit musclé, avec le blocage des entrées sud du port de la Joliette. Depuis le début de l'année, la centrale thermique de Gardanne est régulièrement arrêtée par les « gueules noires », qui s'opposent à la fermeture des puits à l'horizon 2005 et refusent l'importation de charbon étranger – d'un meilleur rapport qualité-prix. Mais la palme revient aux chômeurs, qui sont descendus à 10 000 ou 15 000 dans les rues en fin d'année dernière pour réclamer, comme en 1997-1998, une prime exceptionnelle pour Noël. Et l'ont obtenue, sur les deniers du conseil général des Bouches-du-Rhône.

À Marseille, l'épicentre de la contestation se trouve près de la porte d'Aix, au siège de la Bourse du travail, un immeuble décati qui abrite les syndicats CGT du département. Depuis 1987, c'est Marcel Carbasse, 57 ans, qui veille sur la maison et ses 30 000 adhérents. Originaire du Panier, le quartier populaire qui domine le Vieux-Port, ce pur et dur voit dans le melting-pot marseillais l'une des raisons de son hypersensibilité sociale. « Il y a une culture et une tradition de la lutte dans les Bouches-du-Rhône, particulièrement à Marseille. La ville a accueilli les Italiens qui fuyaient le fascisme, les Espagnols qui fuyaient le franquisme et les Arméniens qui fuyaient les pogroms.

Tous ces immigrés savaient ce que signifie résister, mener des luttes revendicatives. Ils ont élevé le niveau de conscience. » Selon lui, les revendications d'aujourd'hui auraient plus à voir avec l'histoire qu'avec la crise de la réparation navale ou des mines. « Marseille a toujours contesté l'autorité centrale, constate Patrick Mennucci, conseiller municipal et régional socialiste. La ville s'est opposée au roi, à la Révolution, à Napoléon et à de Gaulle. Cette tradition protestataire très ancrée doit être prise en compte. » Ce rejet de Paris et du pouvoir central trouve sa déclinaison au Stade Vélodrome, où l'on cultive la haine du PSG, l'équipe rivale de la capitale.

Un terreau pour les syndicats

Ces considérations historiques n'expliquent pas tout. « Marseille a connu une très forte prospérité jusque dans les années 70, explique Henri Mercier, le président du Conseil économique et social régional. À l'époque, le port était en situation de quasi-monopole. Toutes les revendications des syndicats étaient acceptées, puisqu'il suffisait de répercuter les coûts supplémentaires sur les clients. Il y a donc eu une complicité patronale totale dans le monde maritime. Et cette pratique a déteint sur tous les secteurs industriels. Ici, tout le monde s'est arc-bouté sur sa rente de situation. » Ce refus de se remettre en cause a coûté très cher. Le secteur de la réparation navale civile a perdu, au cours des vingt dernières années, la presque totalité de ses 12 000 salariés. Les dockers ne sont plus aujourd'hui qu'un millier. Malgré cette récession, les freins au changement sont coriaces. Ce dont peut témoigner Christian Revest.

En 1994, ce consultant de Toulon a passé plus de cinquante jours au port autonome pour comprendre les dysfonctionnements du service de gestion des installations portuaires. Ce qui lui a valu de faire d'incessantes navettes entre les ouvriers et l'encadrement, figés dans une logique d'affrontement, dans le plus pur style de la lutte des classes. « Cette absence de culture du changement est un grand classique dans les entreprises qui passent d'un marché captif à un marché concurrentiel. »

Aujourd'hui, Marseille intra-muros a perdu l'essentiel de son secteur secondaire. Mais, à la périphérie, le bassin de Fos concentre des grands noms de la chimie, de la sidérurgie et du pétrole, comme Elf Atochem, Sollac, Ascométal, Esso ou BP. Le fabricant d'hélicoptères franco-allemand Eurocopter est implanté à Marignane. « Nous avons encore dans les Bouches-du-Rhône la plupart des terrains de prédilection du militantisme, note Jacques Betbedé, secrétaire général de l'Union patronale départementale. Des secteurs chimique, énergétique et métallurgique forts, auxquels il faut ajouter une spécificité locale : l'activité maritime, traditionnellement très syndiquée. »

À la Bourse du travail, Marcel Carbasse en convient : « Le fait que le département soit pluri-industriel crée des conditions favorables. Depuis des années, nous travaillons à établir des liens entre les salariés d'EDF, de Gardanne, du port, de la chimie. »

À ce terreau industriel propice à la mobilisation syndicale, il faut ajouter un secteur public et parapublic extrêmement important. Dans l'aire marseillaise, les treize premiers employeurs ont ainsi tous un lien direct ou indirect avec l'État. La première entreprise privée en termes d'effectifs – et encore il s'agit de la fondation Hôpital Saint-Joseph – compte seulement 1 500 salariés, très loin derrière les mastodontes que constituent l'Assistance publique de Marseille (17 000 salariés), l'hôtel de ville (13 500 employés municipaux) ou La Poste (7 000 salariés). Sans oublier les 9 000 cheminots recensés dans la région, dont la majorité dans les Bouches-du-Rhône. « Qui manifeste dans les rues de Marseille ? interroge ainsi Claude Bertrand. Jamais les salariés du privé ! Ce sont les dockers, auxquels vient se joindre une immense fonction publique. Ici, les manifestations ne se font pas contre le patronat, mais contre l'État. Il s'agit plus de grèves idéologiques que de grèves liées à des problèmes d'entreprise. » « La mobilisation syndicale ne concerne que le secteur public, insiste Jacques Betbedé. Mais ce n'est pas toujours perçu par les investisseurs potentiels, qui peuvent reculer devant cette impression d'agitation. Il faudrait que les syndicats développent une vision un peu plus entrepreneuriale de l'économie. »

On n'en prend pas le chemin. La CGT, majoritaire dans le département avec 40 % des voix lors des dernières prud'homales, est considérée comme la plus combative et revendicative de tout l'Hexagone. Elle possède quelques solides bastions – à la SNCF, à La Poste, au port ou à Gardanne – qu'elle n'entend pas céder.

Et garde une capacité de mobilisation impressionnante, même si la crise de la filière maritime a taillé des croupières dans ses effectifs. La centrale a même ouvert un nouveau front avec son comité de chômeurs. Le terrain est propice : Marseille compte 20 % d'inscrits à l'ANPE, avec des pointes à 40 % dans les quartiers nord. À la tête du comité de chômeurs, Charles Hoareau, qui a été élu à la commission exécutive de la CGT lors du 46e Congrès. Un fort en gueule, adepte des méthodes musclées, qui revendique fièrement ses dix procès en correctionnelle. « C'est un vrai grand démagogue, un manipulateur odieux qui surfe sur le populisme et la misère des autres », juge Renaud Muselier (RPR), premier adjoint de Gaudin. « Si répondre aux besoins des gens c'est être populiste, alors je le suis », rétorque l'intéressé. Organisé par quartiers, le comité se bat au quotidien pour éviter les expulsions, les saisies ou les coupures d'électricité.

Le clientélisme comme soupape

Force ouvrière représente l'autre grande force syndicale. Avec trois fiefs : la mairie, les hôpitaux et Eurocopter. Pour s'implanter, FO a largement profité de la bienveillance de certains dirigeants, soucieux de faire barrage à la CGT, soutenue par un PC très présent en Provence. À Eurocopter, c'est Fernand Carayon, ancien directeur de l'usine, qui, au début des années 70, a tout fait pour installer FO et éradiquer le noyau CGT. À la mairie, Gaston Deferre a usé de la même stratégie. Depuis, ses successeurs se sont bien gardés de la remettre en cause, Jean-Claude Gaudin prenant même dans son équipe municipale François Moscati, figure historique des FO Municipaux. « Pour Moscati, c'était l'occasion de préserver l'avenir de son syndicat, et pour nous l'assurance que nous n'aurions pas à affronter en permanence des conflits sociaux, dit Claude Bertrand. Je n'ai aucun état d'âme. Dans une ville pauvre, le clientélisme est une forme de soupape de sécurité. » Clientéliste, FO ? « Absolument pas, se défend mollement Josette Ventre, qui a succédé à Moscati. Nous essayons simplement d'obtenir le maximum de l'équipe municipale en place. Quand on a une relation privilégiée, il est normal de vouloir en faire profiter les siens. »

Une machine à créer du lien social

La CFDT n'arrive qu'en troisième position, même si elle gagne du terrain. Depuis 1993, c'est un ancien cheminot de 51 ans qui dirige l'Union départementale : Gilles Marcel. L'homme s'avoue impressionné par la capacité de mobilisation de la CGT, a souvent joué l'union avec cette dernière. Jusqu'au congrès de Lille de décembre, l'UD 13 faisait d'ailleurs partie de Tous ensemble, l'opposition à la ligne Notat. « Nous n'avons pas de place naturelle, explique Gilles Marcel. Pour gagner la confiance des Marseillais, nous misons sur la défense des salariés dans l'union syndicale. Et, parallèlement, nous développons une stratégie d'immixtion partout où c'est possible. » Prêtes à en découdre, les organisations syndicales marseillaises restent très marquées par la culture du rapport de force. Lors du dernier conflit à la SNCM, les bureaux de la direction ont été envahis et des voitures poussées dans le port. « Il y a une sorte de théâtralité qui sert peut-être d'exutoire, tempère Claude Bertrand. Mais les manifestations ne sont pas d'une grande violence. » « Y a-t-il un rapport entre la contestation plus dure ici qu'ailleurs et la paix sociale plus forte ? s'interroge Jean Viard, professeur à l'université d'Aix et directeur des Éditions de l'Aube.

Après tout, la culture protestataire réunit et crée du lien social. » En somme, Marseille ressemblerait à une Cocotte-Minute relâchant régulièrement de la vapeur. Reste qu'en termes d'image cette agitation n'est pas du meilleur effet sur les investisseurs. Et la région manque pourtant cruellement d'emplois privés.

Une véritable litanie de grèves et de manifestations

Le port de Marseille est, historiquement, le lieu le plus chaud de la contestation marseillaise. Avec les dockers à la pointe du combat. Pourtant, ceux-ci font de moins en moins parler d'eux ces dernières années.

Depuis le grand conflit de 1991-1992 qui portait sur la réforme de leur statut (cent vingt jours de grève en dix-huit mois), les dockers marseillais ne se sont manifestés qu'en 1994, pour protester contre la mise en œuvre de cette réforme. Un souvenir douloureux pour le député RPR Renaud Muselier, qui a été victime à cette occasion d'un sévère passage à tabac. Pendant l'été 1997, ce sont les 300 salariés de la Compagnie marseillaise de réparation (CMR) qui ont pris le relais. Ils se sont opposés, sans résultat, à la reprise de leur entreprise par l'italien Marinvest, avec 190 suppressions de postes à la clé. Tout récemment, ce sont les marins de la SNCM qui, inquiets pour l'avenir de leur compagnie – dont la concession de service public prend fin le 31 décembre 2001 –, ont arrêté le travail plusieurs jours en décembre 1998 et en mars 1999.

Du côté de La Poste, le centre de tri Saint-Charles a connu, fin 1997 et courant 1998, des tentatives de grève – vite avortées – pour s'opposer au transfert d'une partie des activités vers le nouveau centre de Vitrolles.

Mais rien à voir avec la grève historique de la poste Colbert – l'un des bastions historiques de la CGT – qui, au printemps 1995, avait duré cent seize jours.

À la SNCF, en revanche, l'automne a marqué le réveil des cheminots. Après les agents de conduite du dépôt de Marseille, en grève début novembre, ce sont les contrôleurs provençaux qui ont pris le relais jusqu'à la mi-janvier. Les traminots, eux, ont connu une année 1998 paisible. Histoire, peut-être, pour les salariés de la RTM de reprendre des forces après les durs conflits de 1996 et 1997 qui ont provoqué l'abandon du double statut, avec de moins bonnes conditions d'embauche pour les nouveaux agents.

Auteur

  • Stéphane Béchaux