"Certains patrons se sont accoutumés à l’idée de défendre leurs idées dans la rue"
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En quoi la semaine de mobilisation organisée depuis lundi par le Medef, la CGPME et l’UPA, se distingue-t-elle des précédents mouvements de grogne patronaux ?
La nouveauté, ce sont les deux manifestations de rue organisées, lundi, à Paris et à Toulouse, par la CGPME. Au cours des cinquante dernières années, aucune des organisations patronales représentatives à l’échelon interprofessionnel n’a appelé ses adhérents à battre le pavé. Les grandes centrales se sont toujours méfié des actions de rue, par crainte de débordements. Et parce que celles-ci les renvoient au poujadisme des années 1950, aux actions « coup de poing » contre les centres des impôts de Gérard Nicoud dans les années 1970 ou aux débordements du Comité de défense des commerçants et artisans (CDCA) de Christian Poucet dans les années 1990.
Au nom du « nous sommes les corps intermédiaires et des stabilisateurs de la société », les centrales n’ont eu de cesse, jusqu’alors, de se distinguer de ces manifestations patronales de rue. Elles étaient restées le propre de groupes patronaux bien délimités : les routiers, le bâtiment ou la fédération des débitants de tabac qui a fait défiler à Paris 8000 buralistes en novembre 2007, contre la loi sur l’interdiction de fumer dans les lieux publics. C’est plus que les rassemblements CGPME de lundi 1er décembre.

Comment expliquer ce passage à la rue ?
La manifestation de rue s’est « démocratisée ». Les mobilisations organisées depuis 2013 par La Manif pour tous ont joué un rôle. Certains patrons se sont accoutumés à l’idée de défendre leurs idées dans la rue. L’aggravation de la crise est un autre élément déclencheur. À l’automne 2013, plusieurs manifestations ont eu lieu dans de grandes villes en régions, initiées ici par un club patronal, organisées là par une fédération du bâtiment, parfois par la CGPME ou le Medef local, souvent pour exprimer le ras-le-bol fiscal. Sans que les médias nationaux ne les relaient.
Depuis septembre, de nouvelles corporations ont battu le pavé: les huissiers, les notaires ou les avocats, sous l’égide de l’Union nationale des professions libérales (UNAPL) qui est très opposée à la réforme des professions réglementées. Ce ne sont pas des manifestations « classiques » : elles sont organisées par des sociétés spécialisées, qui vendent l’événement clé en main, de l’organisation jusqu’au slogan. Les buralistes, les notaires, les huissiers y ont recouru. C’est le cas aujourd’hui de la CGPME qui n’a pas trouvé seul le symbole du cadenas. Le storytelling est devenu aussi important que le nombre de participants.

La CGPME cherche-t-elle à prendre le leadership de la protestation patronale ?
Les divergences de vue entre le Medef et la CGPME sont de plus en plus prononcées. C’est flagrant dans la négociation sur la modernisation du dialogue social. Dans ce choix de la manifestation de rue par la CGPME, il y a une volonté claire de concurrencer un Medef que Pierre Gattaz a repositionné auprès des petits patrons mais qui reste dans un registre classique pour canaliser le mécontentement: celui de rassemblement en salle. On peut y voir aussi la main de François Asselin, le candidat à la succession de Jean-François Roubaud début 2015, qui prépare la suite des événements.
Reste que la CGPME, malgré ses 550000 adhérents revendiqués, n’a mobilisé que 5000 à 8000 adhérents. Ce n’est pas un succès. Le faible nombre de manifestants repose la question du poids effectif de cette centrale, qui partage avec le Medef plusieurs fédérations patronales, et celle de sa représentativité. 

À quelle aune pourra-t-on mesurer l'importance cette semaine de mobilisation patronale ? On ne pourra pas l'évaluer car il n’y a pas d’échelle de mesure. Comment pourrait-on comparer le rassemblement unitaire Medef-CGPME-UPA organisé ce mercredi 3 décembre au soir, à Lyon, avec les deux grands meetings parisiens de 1982 et de 1999, qui ont chacun rassemblé plus de 20000 patrons? On peut d’ailleurs se demander pourquoi le Medef, la CGPME et l’UPA n’ont pas fait le choix d’une grande réunion publique à Paris. N’en ont-ils pas eu le temps? Le rassemblement de 1982, lors des Etats généraux de l’entreprise, avait été préparé six mois à l’avance. N’ont-ils pas voulu prendre le risque d’une mobilisation très en deçà des précédentes, démontrant que l’unité des chefs d’entreprise de toute taille et de tous secteurs est très complexe à réaliser? 

 

*Ce professeur de sciences politiques, enseignant à l'Ecole normale supérieure, s'est spécialisé dans l'étude du patronat. Il est l'auteur de "Les patrons des patrons: histoire du Medef" (Odile Jacob, 2003) et de "Sociologie des organisations patronales" (La Découverte, 2009).